Du Saint-Laurent à l’Atlantique

Introduction

Avec ses confinements successifs et l’anxiété ambiante, l’année 2020 nous est parue bien longue. En manque d’aventures, j’ai souvent rêvassé en navigant sur mon site favoris: Google Map. J’imaginais mon prochain périple à vélo ou ma prochaine escapade en montagne. 

Parfois, en parcourant les cartes, je retombais sur le nom d’un village ou d’une région jadis visitée, déclenchant immédiatement un sentiment nostalgique, à la fois doux et amer. Les souvenirs sont doux lorsqu’ils invitent à en créer d’autres, mais amers lorsqu’ils nous paraissent hors de portée. 

Tous ces souvenirs, ces histoires de route et ces rencontres s’apparentent presque à de la fiction aujourd’hui. Et pourtant… Ils furent. 

À ce propos, vous ai-je déjà raconté ma virée entre Montréal et la côte Atlantique ?

Il y a un peu plus d’un an, en 2019 (notez comme 2019 sonne désormais comme appartenir à un autre siècle), j’errais une fois de plus sur Google Map en quête d’idées pour ma prochaine expédition. Pas de grande épopée de 4 mois en vue, juste une petite piqure de rappel d’une semaine afin d’avoir ma dose d’instants précieux. Je me perds alors dans les cartes, évaluant les différentes possibilités compte tenu de mes contraintes: 7 jours, moyennant une centaine de kilomètres par jour. Cela offre une portée de 500 à 700km. De quoi déjà voir du pays.

Où aller donc ? New York ? L’idée est tentante mais le parcours est très urbanisé, pas très « esprit de la roue ».  Boston ?… Déjà fait quelques années auparavant (et décrit sur ce blogue). Toronto ?…  Même chose que New York.

Oh… Attendez, quel est ce petit point vert aux confins du nord-est américain le long de la côte Atlantique ?… « Acadia National Park »… Hmmm, jamais entendu parlé. Et pourtant ce n’est « qu’à » 600 km de Montréal. Essayons d’en savoir plus.

Créé en 1919, l’Acadia National Park se situe dans le Maine, l’état le plus au nord et à l’est des États Unis. Il s’agit du seul parc national de la côte Est américaine, niché sur l’île du Mont Désert, il se classe parmi les 10 parcs américains les plus populaires. 

Un parc national… Dans un rayon de 600km de chez moi… de grandes étendues sauvages à traverser… Voilà la prochaine destination !

Cette fois ci, je partirai seul, mais serai rejoint par un ami, Marco, et sa petite amie, Meagan, un peu avant la fin du parcours.

Jour 1: Montréal x Mt. Orford

Nous sommes le samedi 22 juin 2019, il est 6h du matin, je peaufine l’organisation du contenu de mes sacoches. C’est le moment des choix cornéliens: « dois-je emporter 1 ou 2 t-shirts ? », « ce pantalon, oui, non ? »… Entre le confort du soir à l’étape et le gain de poids sur le vélo, la décision est toujours délicate. D’autant que j’ai décidé de délaisser les traditionnelles sacoches de cyclotourisme installées sur porte bagage pour de petites sacoches directement fixées sur le cadre du vélo. Moins lourd, moins encombrant… Mais beaucoup moins de place.

6:30, Le premier coup de pédale est donné. L’enthousiasme gonfle, les tensions se libèrent. Je redécouvre comme à chaque fois que c’est là, perché sur ma selle, que je me sens le mieux : à ma place.

Départ devant mes escaliers

Au risque de me répéter, voyager à vélo ouvre véritablement les portes de l’enchantement. Les sens en alerte, on est ouvert à ce qui est autour de nous. Le vélo, par sa lenteur, s’accorde à notre rythme naturel. Il est l’antithèse, et l’antidote, de toutes ces technologies nous incitant à nous précipiter toujours plus vite vers l’avant. Voyager à vélo inscrit le paysage et la durée du périple dans le corps. Cela rythme la journée, encadrant nos gestes dans une certaine routine et imprimant dans notre mémoire une multitude de petits moments.

Je traverse la ville à peine réveillée, passe le pont Jacques Cartier, l’aventure commence.

Les premiers 80 kilomètres constituent une mise en jambe: j’emprunte une vieille voie ferrée convertie en piste cyclable traversant la campagne Montréalaise. Aucun relief, pas de vent, 18°C… les conditions idéales. Je passe les villes de Chambly, Saint-Jean-sur-Richelieu, Granby, avant d’atteindre la région des Cantons de l’Est et notamment les charmantes bourgades de Waterloo et Stukely. La journée se termine aux pieds du Mont Orford, chez Jeanine et Henry, mes hôtes Warmshower pour la nuit (et oui, à l’époque on était encore reçu chez des gens sans les connaître et on les embrassait en arrivant… incroyable non ?).

Au programme de cette première soirée: barbecue avec vue sur le lac et le Mont Orford, puis verre de vin sur une chaise longue en observant le soleil se coucher.

Coucher de soleil sur le lac Fraser
Coucher de soleil sur le lac Fraser

Jour 2: Mt. Orford x La Patrie

Après un copieux petit déjeuner, Henry me propose un tour de canoe sur lac. Une bonne manière de digérer avant de se remettre en selle et surtout de s’imprégner de cette belle lumière et de cette quiétude matinale. 

En quittant le parc du Mont Orford et ses routes bordées de sapins, je redescends dans la vallée pour rapidement gagner la ville de Sherbrooke. J’avais visité Sherbrooke à l’automne il y a plusieurs années. J’en avais gardé un souvenir très mitigé. Sherbrooke m’avait en effet paru un peu triste. 

En la traversant à vélo, longeant la rivière Magog, c’est un tout autre visage que je découvre: des parcs, des cafés, des bars… je suis forcé de revoir mon jugement initial.

La rue Wellington à Sherbrooke

En dépassant Sherbrooke la route devient rectiligne, épousant le relief sans jamais bifurquer. En d’autres termes: ça monte et ça descend, sans relâche, sur près de 90km, jusqu’au plongeons final (19%) vers la petite bourgade de La Patrie.

Les routes rectilignes de l’est du Québec

Mon plan pour la nuit est de camper à environ 15km à l’est de La Patrie, aux abords du Mont Mégantic.

Je viens de me réapprovisionner dans la supérette locale et m’apprête à repartir quand j’entends de la musique provenant de la place du village. J’avais totalement oublié que nous étions le 24 juin, jour de la fête nationale du Québec (la Saint Jean Baptiste). J’en profite donc pour aller voir ce qu’il s’y passe. Une grande scène en bois recouverte d’un chapiteau a été érigée sur la place où un orchestre joue des airs de folklore québécois traditionnel. En près de 10 ans au Québec, je n’avais jamais vraiment vécu une « vrai » Saint Jean. Le vélo y a une fois de plus remédié.

Comme à chaque fois que l’on se déplace avec un vélo recouvert de sacoches, cela attire les regards et provoque les rencontres. 

C’est alors que je fais la connaissance de Marie-Pierre, une élue locale à qui l’on doit une bonne partie de l’organisation. Nous échangeons, et rapidement elle me propose de venir camper dans leur jardin (relax, son mari est tout à fait au courant, pas d’ambiguïté, je vous vois venir). Ce que j’accepte volontiers. En arrivant chez Marie-Pierre, je fais alors la connaissance de Denis son époux. La maison étant bâtie à flanc de colline, le jardin surplombe la vallée et offre une vue splendide sur le Mont Mégantic au loin.

Difficile de trouver meilleur emplacement

Alors que je termine mon installation,  les voisins arrivent. Denis prépare un feu au bord duquel nous passons le reste de la soirée tous ensemble. Nous parlons de choses et d’autres, de l’histoire du Québec, de leur région qui se dépeuple… Ils tentent d’ailleurs de me convaincre d’acheter une maison dans le coin, me ventant la qualité de la vie. Ils finissent même par m’avouer: « habituellement on n’aime pas trop les français, mais toi tu es bien sympathique ». Je me suis demandé s’ils en voyaient souvent des français dans ce coin reculé. Les derniers à être venu par ici devaient probablement être leurs propre ancêtres il y a 300 ans. Qu’importe, je prends cela pour un compliment.

Une soirée délicieuse au coin du feu, avec vue sur le mont Mégantic et sous un magnifique ciel étoilé, caractéristique de cette région où un observatoire a même été installé.

Jour 3: La Patrie x Eustis

Après La Patrie le décor change brutalement. Les immenses pleines agricoles que je traverse depuis Sherbrooke font place à la forêt et ce jusqu’à la frontière Américaine, une vingtaine  de Kilomètres plus loin. 

Le passage de la douane se fait sans encombre: me voilà aux États-Unis, dans le Maine.

Les routes sombres du Maine

Situé au nord-est du pays, le Maine est bordé par les provinces canadiennes du Québec et du Nouveau-Brunswick. Intégré à la région de la Nouvelle-Angleterre, son nom est pourtant bien inspiré de la région française homonyme. Initialement peuplée par les peuples amérindiens Algonquiens, la région a été investie par l’explorateur français Samuel de Champlain.

Si du côté québécois je n’ai jamais vraiment eu l’impression d’être loin de la civilisation, le passage frontalier change cela: fini les lignes droites interminables, la route est désormais sinueuse, épousant les contours des lacs et des montagnes, traversant de sombres forêts de résineux. Les arbres, semblent se pencher les uns vers les autres, ténébreux et inquiétants. Pas une voiture, pas une maison, pas le moindre signe de présence humaine, c’est le règne du silence et de la solitude, un monde figé, c’est l’immensité sauvage des forêts du Maine, c’est ce pourquoi je suis ici. 

Le Maine est souvent décrit dans les oeuvres horrifiques de Stephen King et connu pour ses paysages littoraux. Je m’aperçois qu’ill offre en réalité beaucoup plus. Le douanier américain m’avait d’ailleurs parlé des diverses espèces animales que l’on pouvait croiser dans ses forêts: le cerf de Virginie, l’élan, le castor, le porc-épic, le coyote, le lynx ou encore l’ours noir. 

Environ 80km après la frontière, j’arrive dans le pittoresque village de Eustis. Un endroit composé de quelques maisons en bois, une supérette, une station service, un bar/restaurant et un motel. 

La nuit s’annonçant orageuse je décide de passer la nuit dans le motel.

Nouveau type d’organisation des bagages

Jour 4: Eustis x Skowhegan

L’avantage de voyager à vélo, c’est que cela nous donne accès à des endroits peu fréquentés. Aussi, en quittant Eustis je décide de

Le long de la rivière Carabasset

suivre les conseils du gérant du motel en prenant une petite route secondaire non goudronnée coincée entre la chaine de Montagne des Bigelows et la rivière Carabasset. Un enchantement !

À mesure que je roule vers le sud, les terres arables se font plus fréquentes, tout comme les habitations et les villages. J’arrive finalement à Skowhegan, petite ville d’environ 10 000 habitants. Je passe la nuit chez Carl et son épouse Judith. Des médecins à la retraite qui pour se distraire construisent des canoes artisanaux en bois… Et font du vélo.

Jour 5: Skowhegan x Bangor 

La route qui mène à ma prochaine Étape: Bangor – ville natale de Stephen King – est très similaire à celle menant à Skowhegan: des champs vallonés. 

C’est à Bangor que je retrouve mes amis Marco et Meagan avec lesquels je me rends chez nos hôtes Warmshower pour la nuit: Brett et Mary-Ellen. 

Meagan, Marco et Moi

La soirée à Bangor est tintée de francophonie: la mère de Brett est française et le père de Mary-Ellen est un québécois immigré dans le Maine lorsqu’il était jeune pour travailler dans l’exploitation forestière.

Marco, Brett, Mary-Ellen et moi

Jour 6: Bangor x Bar Harbor

Nous quittons la demeure de Brett et Mary-Ellen à trois, direction l’île du Mont Désert et plus précisément le village de Bar-Harbor, destination finale de ce mini périple. C’est une petite dernière journée qui nous attend puisque qu’environ 70km nous sépare de la ville côtière. D’ailleurs, très vite l’influence du littorale se fait sentir: le vent se lève, chassant par la même occasion les mouches et les moustiques mais apportant avec lui les goélands et l’air iodé. 

Cabane à homard typique dy Maine

De nombreuses cabanes bordent la route laissant s’échapper une odeur de homard frais et des crevettes panées. Ces signes avant coureurs ne trompent pas: nous apercevons bientôt l’océan. 

Nous rejoignons la côte pour la longer sur une dizaine de kilomètres, traversant plusieurs villages de pêcheurs et arrivant finalement au pont de l’île du Mont Désert. 

En traversant le point c’est un petit coin de paradis qui s’offre à nous. Imaginez la rencontre de la mer, de la forêt et de la montagne, mélangez le tout et vous obtenez l’île du Mont Désert: une belle côte rocheuse, des plages de sable, des montagnes escarpées, le tout saupoudré de pinèdes et indéfiniment balayé par le grand vent du large.

Vue de l’île du Mont Desert au loin

En arrivant à Bar-Harbor, je plonge mes roues dans l’océan. Des roues qui m’auront permises cette balade du Saint-Laurent à l’Atlantique.

Drapeaux des deux pays traversés

Quelques photos plus tard, c’est une spécialité locale qui attend : le fameux homard cuit à la vapeur. 

Imitation de Robert de Niro mangeant un homard… pourquoi pas

Nous passerons deux jours sur place à explorer l’Île et son parc national avant de retourner à Bangor d’où nous repartirons à bord d’une camionnette de location.

Conclusion

Loin des longs périples détaillés sur ce blogue, il s’agit là d’une déambulation plus anecdotique. Un moyen de se ressourcer, de faire en sorte que chacun des 7 jours de ces vacances compte. Car le voyage à vélo à cela de magique qu’il met en place les conditions nécessaires à ce que chaque jour soit l’équivalent d’un présent à déballer.

Route typique du Maine
Les Bigelows au loin
Le sentier le long de la rivière Carabasset
La quotidienne sieste du début d’après midi
… vraiment quotidienne
Le front de mer de Bar Harbor
Paysage côtier typique
Le Maine et ses phares
Vue depuis le point culminant de l’île du Mont Désert

2 réflexions sur “Du Saint-Laurent à l’Atlantique

  1. Pierre,
    C’est avec un immense plaisir que je retrouve ta prose, grâce à toi, je voyage aisément 😊
    Pour cette année 2021, je te souhaite de pouvoir à nouveau enfourcher ton compagnon de voyage…
    Au plaisir de te recroiser en vrai…
    Bises
    Nathalie

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