La Guerre des Titans – Ep. 1 : Le Col de l’Iseran

Prologue

Pendant des siècles la montagne était un lieu que les voyageurs contournaient. Un monde méconnu où mythes et réalité se confondent. Les grecs par exemple, vouaient un véritable cultes à ces éminences naturelles. Elles étaient le théâtre d’épiques batailles entre dieux, ou même considérées comme des divinités. Ainsi, le géant Atlas fut changé en montagne par Zeus, qui le condamna à soutenir la voûte du ciel. L’Atlas, au Maroc actuel, était né. De même, le titan Typhon fut chassé hors de Grèce (toujours par Zeus), l’emprisonnant sous le mont Etna, célèbre volcan sicilien.

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Atlas soutenant le monde

Au 18e siècle, scientifiques et naturalistes se penchent sur cet univers encore pratiquement vierge. Fini les récits épiques et autres légendes de l’ancien temps, un nouveau vocabulaire descriptif nait, le rationnel remplace le mythologique.

Pourtant, un dicton dit : « La montagne nous offre le décor, à nous d’inventer l’histoire qui va avec ». C’est précisément ce que j’ai souhaité faire.

Sur les traces d’Ulysse affrontant le géant Polyphème, d’Hercule face au lion de Némée, de David contre Golliath ou de Jack le tueur de géant, je me suis lancé pour défi d’affronter 13 légendaires géants en combat singulier. En d’autres termes : gravir un à un, à vélo, les cols les plus mythiques d’Europe.

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Ulysse tuant le cyclope Polyphème

Liste des Titans défiés :

  • L’Iseran, France (2770m)
  • Le Tourmalet, France (2115 m)
  • Le Ventoux, France (1911 m)
  • Le Galibier, France (2642 m)
  • L’Alpe d’Huez, France (1860 m)
  • La Bonette, France (2715 m)
  • Le Vars, France (2108 m)
  • Le Lautaret, France (2058 m)
  • L’Agniello, Italie (2744 m)
  • Le Rombo, Italie (2474 m)
  • Le Stelvio, Italie (2758 m)
  • Le Gavia, Italie (2618 m)
  • Le Grosslockner, Autriche (2571 m)

Certains diront qu’il manque des ascensions toutes aussi fameuses à cette liste (le Télégraphe, l’Aubisque etc…). Certes, mais il fallait en retenir 13. Pourquoi 13 ? Parce que ça sonne bien 13, ça fait « badass » !!

Episode 1 : Le Col de l’Iseran

Premier monstre à affronter : le col de l’Iseran (2770m). Il s’agit du plus haut col routier (goudronné donc) d’Europe. Il y a bien quelques routes plus hautes, comme par exemple la Cime de la Bonette (2802m), mais il s’agit de routes sans issues et non de cols.

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Vue aérienne de l’Iseran (attention, photo provenant du web)

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, Le Tour de France ne lui a pas souvent rendu visite : 7 fois seulement. Cependant, grâce à Louison Bobet (triple vainqueur du Tour en 1953, 1954 et 1955), l’Iseran est entré dans l’Histoire du cyclisme. C’est à son sommet que Bobet a mis fin à sa carrière en abandonnant Le Tour de France 1959. Quoi de mieux que le toit du Tour pour tirer sa révérence !

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Bobet abandonnant Le Tour 1959 sur l’Iseran

La date retenue pour cette première bataille est le samedi 24 juin. Toute cette partie de la région Rhône Alpes est en alerte canicule depuis une semaine. Les bulletins météorologiques ne prévoient pas de rafraichissement. Pire, on annonce des risques d’orage et de fortes rafales de vent en altitude. Chaleur, vent, orage… la montagne est capricieuse, mieux vaut se montrer humble face aux éléments. Après tout, que sommes-nous ?  D’un côté, un squelette revêtu de chair, sur un vélo de 7kg ; de l’autre, les forces auxquelles on se frotte, le rocher, la glace, la tempête.

Pour point de départ de cette ascension : Boug Saint Maurice en Savoie. 48 kilomètres séparent la petite ville savoyarde du sommet de l’Iseran. Avec le col de la Quillane dans les Pyrénées Orientales, ce sont les plus longues ascensions de France. Point d’arrivée : Modane, en savoie, à 106 km de Bourg Saint Maurice.

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106 km à travers le parc national de la Vanoise

Afin de pouvoir me mettre en route tôt le matin, j’étais arrivé la veille par le train et avais passé la nuit dans un charmant petit gîte. 5h30, le réveil sonne et trente minutes plus tard, le temps de me préparer et d’avaler une part de gateau au chocolat épargnée après le repas du soir, me voilà parti. Petit détour par la gare, seul endroit où trouver du café à une heure aussi matinale. La lutte peut maintenant commencer !

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En route pour la gloire… ou la ruine !

Les dix premiers kilomètres sont assez désagréables. C’est plutôt roulant, la pente est légère, en revanche le trafic routier est important et la route étroite, me forçant plusieurs fois à me ranger dans l’herbe afin de laisser passer des salves d’automobilistes impatients.

Progressivement la densité de la circulation diminue. Ironiquement l’inclinaison s’intensifie. De 4 ou 5% on passe à 6 ou 7%. Le décor n’évolue pas, d’épaisses rangées d’arbres bordent la route et masquent le paysage. Le temps et les kilomètres s’écoulent doucement, cette ascension semble tout simplement interminable.

Soudain, alors que je ne m’attends plus à rien et que mes yeux ne fixent plus que le bout de la roue avant, le décor s’ouvre et laisse apparaître le lac du Chevril avec son barrage (appelé aussi barrage de Tignes). Il s’agit du plus haut barrage de France (181m), avec la plus grande fresque du monde peinte sur son tablier. Elle représente la tête d’Hercule (tiens tiens, coïncidence ?). De l’autre côté du lac on aperçoit Tignes.

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Le barrage de Tignes. Si l’on observe bien on aperçoit le visage d’Hercule

Val d’Isère n’est plus qu’à 7 km, qui s’avèrent d’ailleurs relativement plats. Il faut cependant traverser plusieurs tunnels où parfois c’est l’obscurité la plus totale. Jamais rassurant un tunnel en vélo, même avec les feux allumés. Heureusement l’absence de déclivité me permet de mettre du braquet pour sortir au plus vite de ces ténèbres.

Me voici à Val d’Isère, dernier village avant l’assaut final. J’en profite pour fair le plein en eau et diverses denrées énergétiques. Je prend également le temps pour un expresso. Le café est tenu par des anglaises et tous les clients semblent britanniques. Val d’Isère est décidément réputée outre Manche. D’après les locaux (du moins les anglais qui passent leurs étés ici) j’en ai encore pour une bonne heure jusqu’au sommet.

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Que serait une sortie vélo sans un bon expresso ?

Si Val d’Isère a l’air assez réduit sur les cartes, la traversée de la station est en réalité très longue. On passe d’abord Val d’Isère 1790, puis Val d’Isère 1850 et enfin Val d’Isère 1930 (pour info : le nombre correspond à l’altitude… et non la date de fondation de la ville). À la sortie complète il reste 15 km d’ascension. Très rapidement la route s’élève au dessus de la bourgade et forme des lacets, synonymes d’offensive finale. Ces sinueux derniers dix kilomètres sont à 7% de moyenne et font vraiment souffrir après la distance déjà grimpée. De surcroît, nous sommes à plus de 2000 m d’altitude et un soleil de plomb culmine. Point positif : aucun vent, et à mesure que j’avance, la température baisse.

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La route en quittant Val d’Isère

Sur cette partie finale, quasiment plus de voitures. La route appartient aux héros modernes des cols. Ceux par qui les nouveaux mythes s’écrivent : les motards et les cyclistes. Des cyclistes par lesquels je me fais d’ailleurs régulièrement doubler. Les crapules ! La plupart n’ont commencé à pédaler qu’à partir de Val d’Isère ! Bien plus frais que moi, ils me dépassent forcément et foncent en danseuse vers les cimes, tels des éperviers sur leur proie. Qu’importe. Nietzsche dit : « Une heure d’ascension dans les montagnes fait d’un gredin et d’un saint deux créatures à peu près semblables, la fatigue étant le chemin le plus court vers l’égalité et la fraternité », l’Esprit de la Roue sera sauf 🙂

Le paysage est sublime, avec d’abord la vue sur Val d’Isère en bas, puis sur les massifs environnants. Progressivement la végétation disparaît laissant place aux premières traces de neige, des traces qui rapidement deviennent des bancs. Une sensation de calme et de quiétude intense se dégage. Être là, insignifiant, sur son vélo au milieu de tous ces sommets à si haute altitude procure un sentiment indescriptible. On se rend compte qu’à ces hauteurs, la neige, le ciel et l’or ont la même valeur.

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Une vue depuis la route

Depuis Val d’Isère des bornes kilométriques sont placées tous les kilomètres. Elles indiquent la distance restante jusqu’au sommet et le pourcentage d’inclinaison moyen à venir. Si l’on ne prête guère attention aux premières stèles rencontrées, on les guète avec de plus en plus de hâte à mesure que la fin de la grimpe approche. Les cinq dernières sont même de véritables divas ! Épuisé par l’effort déjà fourni et le manque d’oxygène, je marque une courte pause à chaque sortie de virage. L’iseran ne lâchera rien, l’affrontement sera sans merci jusqu’au bout.

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Les fameuses bornes jalonnant l’ascension

Arrive finalement le dernier segment : plus qu’un kilomètre et l’Iseran est vaincu. C’est le moment de donner tout ce qui reste de ressource mentale et physique. « All in » comme on dirait au poker. Aux abords du sommet quelques photographes amateurs et automobilistes arpentent la route pour encourager les cyclistes vainqueurs du monstre de la Tarentaise.

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Tel Hannibal Barca franchissant les Alpes à dos d’éléphant en 218 av. JC

Parti d’une vallée assommée par la chaleur estivale, c’est dans un paysage hivernal que l’on arrive en atteignant le sommet de l’Iseran. De la roche, de la neige, quelques nuages menaçant et même une petite brise fraiche vient glacer mes os, transperçant mes vêtements trempés par l’effort. Comme si le colosse tout juste vaincu me faisait savoir, à sa manière, que certes il était défait, mais qu’il ne fallait pas espérer prendre racine en ces lieux.

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La traditionelle photo au sommet

Juste le temps de prendre la traditionnelle photo, d’avaler quelque chose et d’enfiler mon coupe vent, me voilà reparti, cette fois ci de l’autre côté, en direction de la vallée de la Maurienne.

Quelle ingratitude : un combat harassant de plusieurs heures… pour 20 minutes de descente ! Arrivée au pied du col, je suis contraint de m’arrêter pour retirer mon coupe vent en raison de la chaleur intense dans laquelle je viens de replonger, mais aussi pour me déboucher les oreilles. La vitesse les empêchant de s’adapter à la différence de pression.

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Photo prise lors de la descente

La suite est plutôt agréable, malgré la température extrême. Une alternance de faux plats descendants et de descentes rapides sur près de 40 km. Je peux enfin pédaler à bon rythme. Le vent est tantôt de face, tantôt de dos, au gré de vallées convergentes. La route traverse de jolis villages savoyards comme Termignon ou Lanslebourg. L’aventure s’achève finalement à Modane. Il est 16h00, mon train est à 17h00, de quoi laisser le temps de souffler et de grignoter quelque chose.

Cela ne fait pas dix minutes que je suis installé à la terrasse d’un café et j’ai déjà la nostalgie des hauteurs. Le retour aux odeurs de gaz d’échappement, aux bruits de klaxon et aux enseignes vertes délavées « PMU » est brutal. Heureusement la mémoire de ces paysages, de ces sensations et de ces instants éphémères coupés du monde d’en bas est là, impérissables, à jamais avec moi.

À bientôt pour un nouveau récit en haute altitude. Vraisemblablement le Galibier, le Vars et l’Izoard sont à venir.

Jours 91, 92, 93, 94, 95, 96 et 97

Nous voici donc à Percé, lieu touristique incontournable de Gaspésie. Considéré comme le San Francisco du Québec dans les années 60 et 70, Percé était le point de rendez vous de la jeunesse hippie. Des membres du FLQ (Front de Libération du Québec) y avaient également leur repère dans de vielles cabanes de pêcheurs désaffectées. Nous décidons de rester une journée complète dans la petite ville afin d’apprécier ses falaises, son fameux rocher, sa microbrasserie, ses bonnes boulangeries et cet océan atlantique qui nous donnerait presque l’impression d’apercevoir les côtes Bretonnes au loin. On serait quasiment tenté de retourner sur le vieux continent par la voie des mers, en embarquant sur l’un des nombreux voiliers qui lèvent l’ancre pour voguer jusqu’à Saint Malo. 

Percé, pointe de la Gaspésie


Percé c’est la pointe de la péninsule. En quittant le village nous entamons la dernière partie de la boucle. Fini les côtes interminables atteignant des records d’inclinaison, selon les autochtones « après ça ce sera les vacances » : Des plages, des falaises, les montagnes des Appalaches en fond de décor… Et la célèbre baie des Chaleurs, bras du golfe du Saint-Laurent constituant une frontière naturelle entre les provinces du Nouveau-Brunswick et du Québec. Son nom vient du fait que Jacques Cartier, lorsqu’il l’a découverte, a noté que des brumes la couvraient. De là à croire que ses eaux étaient chaudes… Cela dit, il est vrai qu’elles sont plus propices à la baignade que dans la partie nord de la région. 

La côte sud est plutôt anglophone contrairement au reste de la péninsule. Aussi nous traversons des villages aux noms plus « américanisant »: Chandler, New Carlisle, New Richmond, Carleton… Jusqu’à finalement atteindre le village de Pointe-à-La-Croix, dernière bourgade de la baie des chaleurs. 

une plage de la baie des chaleurs


Il ne nous reste alors plus que deux jours de route avant de remonter pour boucler ce tour de Gaspésie. 180km, non plus le long des côtes mais à travers la vallée de la Matapédia au milieu des terres. 
Les conditions météorologiques des derniers jours nous ont entamé le moral et il nous tarde désormais d’en finir. Nous ne roulons plus pour le paysage ou par passion du voyage mais pour achever ce que nous avons entamé il y a trois mois. Un peu à la manière d’un élève qui aurait terminé de rédiger sa dissertation mais qui prend le temps de conclure et de soigner la présentation. Notre copie est en effet prête à être rendue, il s’agit maintenant d’y mettre un point final. 

Pour ces deux dernières sorties à vélo, les hautes autorités célestes vont une ultime fois nous mener la vie dure en nous envoyant du froid de la pluie et un terrible vent de face. Jusqu’au dernier coup de pédale ce voyage se fera dans la lutte contre les éléments. 

À environ 20km du point d’arrivée nous croisons ma mère et un couple d’amis venus nous encourager. S’il était prévu de le retrouver à l’arrivée, les voir ici est une surprise. Ils se proposent d’abréger nos souffrance et de nous prendre avec eux dans le véhicule. Nous nous regardons avec Benoît, très tentés par cette offre. Je lance alors à mon acolyte : « c’est la voiture-balais Ben !! ».

Pour la petite histoire, lorsque nous étions enfant, Benoît et moi avions participé à un rallye de VTT. Nous avions 10 ou 11 ans et étions très fiers de faire comme les « grands ». Toutefois, alors que nous grimpions péniblement la dernière côte du parcours, la voiture-balais propose de nous prendre. Certes cela soulage le cycliste qui peine à avancer mais il est par la même occasion disqualifié. Après hésitation nous cédons finalement au chant des sirènes et n’avons finalement jamais eu la fierté de pouvoir dire « nous avons fait la course avec les grands en entier ».

L’histoire ne se répétera pas ! Chers amis, c’est très gentil d’offrir de nous emmener, nous sommes ravis de vous voir, mais nous terminerons. 20km et nous sommes à nouveau face au Saint Laurent, à l’endroit exact où nous nous trouvions dix jours plus tôt. 
Nous achevons donc ce dernier tronçon de la « Route Verte » Gaspésienne, très réputée auprès des cyclotouristes du monde entier et parfois même considérée comme la « Reine des Véloroutes ». 1200km intégralement parcourus à la sueur de nos mollets. 1200km venant s’ajouter aux 2000km effectués dans les Rocheuses. 3200km qui font désormais partie de notre histoire et de notre vécu. 

Pas de microbrasserie pour célébrer la fin de l’aventure. Ce cher Yvon a eu la bonne idée de perpétrer la tradition d’antan des vainqueurs du tour de France en débouchant une bouteille de beaujolais. Nous trinquons à cinq face au majestueux Saint Laurent, même le soleil refait son apparition pour l’occasion, lui qui s’est si souvent montré discret. Sans rancune l’ami. Ainsi s’achève cette déambulation nord américaine sur les traces des premiers explorateurs et des coureurs des bois, nous conduisant des Rocheuses au golfe du Saint Laurent. Comme dirait si bien Brassens : « Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage ». 

l’aventure se termine


la microbrasserie de Carleton

… dont nous testons la réputation

un dernier regard sur les falaises de Percé

ambiance rétro

bronzage cycliste

dernier coucher de soleil Gaspésien

la vallée de la rivière Matapédia

Sainte Flavie, point final du voyage